Avant de poser mes valises et mon atelier ici en Ariège, j’habitais juste au pied du massif des Bauges. Et s’il y a bien une histoire qui me tient à cœur quand on parle du travail de la matière, c’est celle de l’« argenterie des Bauges ».
Non, les Savoyards du XIXᵉ siècle ne coulaient pas des lingots d’argent entre deux fondues. L’« argenterie » locale, c’était le surnom plein d’humour et de fierté qu’on donnait à la vaisselle en bois tournée au creux des vallées.
Le secret : le bois d’érable et le tour à perche
Dans le massif des Bauges, les hivers étaient longs, rudes, et la neige bloquait tout. Les paysans devenaient alors tourneurs sur bois pour occuper les mois d’ombre et compléter leurs revenus.
Ils utilisaient principalement le bois d’érable plane local : un bois clair, dense, au grain très fin, qui ne donnait aucun goût aux aliments. À l’époque, pas d’électricité : tout se faisait au tour à perche (un outil génial actionné à la force de la jambe).
Ils fabriquaient des écuelles, des jattes, des cuillères et des gourdes d’une finesse incroyable. Une fois polie et huilée, cette vaisselle claire brillait tellement sur les tables de ferme qu’on l’a baptisée ironiquement l’« argenterie des pauvres », puis tout simplement l’argenterie des Bauges.
Aujourd’hui encore, quand je façonne une écuelle en bois ou une cuillère artisanale, j’aime penser à ces tourneurs baujus qui faisaient voler les copeaux au coin du poêle il y a deux siècles. Le matériel a évolué, mais le plaisir de transformer un morceau d’arbre en objet de table est resté intact.